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10 septembre 2015 4 10 /09 /septembre /2015 08:17
Le Tout Nouveau Testament (critique de Clémentine Samara)

Le cru cinématographique 2015 n'est pas si mauvais qu'il en a l'air. On pourrait certes le résumer à une série de suites, de spins-off, de blockbusters insipides et sans saveurs... Pourtant, il y a quelques exceptions qui ont attiré notre attention : l'excellentissime Birdman qui signait le grand retour de Michael Keaton, le énième chef-d'oeuvre de Pixar Vice-Versa, Bradley Cooper dans le très bon American Sniper, le jouissif Mad Max... Il y a bien quelques films dans le lot qui méritent un peu de notre attention, que l'on soit fan des films indépendants (Night Call, pour ne citer que lui), de bons films à gros budgets (Star Wars arrive bientôt les amis !) ou de films français (Une nouvelle amie). Et puis, il y a Le tout nouveau Testament de Jaco Van Dormael.

Dieu existe. Il habite à Bruxelles. Il est odieux avec sa femme et sa fille. On a beaucoup parlé de son fils, mais très peu de sa fille. Sa fille c’est moi. Je m’appelle Ea et j’ai dix ans. Pour me venger j’ai balancé par SMS les dates de décès de tout le monde…

Soyons honnête sur un point : les films mettant en scène Dieu, c'est pas l'idée la plus originale du monde. Morgan Freeman dans Bruce Tout Puissant, Graham Chapman dans Monthy Python, Sacré Graal, Robert Mitchum dans Les sept pêchés capitaux, même Charlton Heston, non content d'interpréter Moïse dans Les Dix Commandements, a prêté sa voix au vieux barbu. On aurait pu tomber dans le scénario conventionnel ou du moins sans surprise. Oui, sauf que Jaco Van Dormael, c'est un peu le Jean-Pierre Jeunet belge, mais en mieux (vous n'y trouverez ni accordéon, ni plan en sépia, ni Amélie). Sa patte, c'est la poésie mêlée au grotesque, la réalité revisitée avec un petit goût de rêverie d'enfant. On se souvient de la sortie de son avant dernier film audacieux Mr. Nobody en 2009. Entre temps, il avait mis en scène en 2012 Kiss and cry. Un savant mélange entre danse, théâtre, cinéma, texte et bricolage de génie, sa création avait été salué par une critique unanime. Bref, tout ça pour vous dire que Jaco Van Dormael n'est pas un amateur. Alors parler de Dieu, ce n'est pas un problème.

Toi tu vis, toi tu vis, toi tu crèves, toi tu vis, toi tu vis mais tu vas bien en chier, toi tu crèves...

Toi tu vis, toi tu vis, toi tu crèves, toi tu vis, toi tu vis mais tu vas bien en chier, toi tu crèves...

Dieu vit dans un appartement minable et sombre. Benoit Poelvoorde, c'est Dieu. Minable, bête, méchant, criard, tyrannique... On est à mille lieu de l'image du grand sage barbu et paternaliste. Non, Dieu, son kiff, c'est créer un monde sadique depuis son ordinateur, un peu comme nous quand on joue aux Sims. Les lois de l'univers lui permettent de peaufiner son travail : quand la queue d'à côté avance plus vite, quand votre téléphone sonne alors que vous venez de vous plonger dans votre bain, quand vous tombez amoureux de la jolie fille qui préfère flirter avec le bogoss avec son scooter... C'est lui. Aucune pitié, les humains subissent la cruauté de ce Dieu, sans pouvoir y faire grand chose.

Il y a longtemps de ça, il y avait bien eu ce brave J.C. Le fils bobo qui avait choisi de quitter le nid et de réunir 12 apôtres, mais ça s'est plutôt mal terminé pour lui. Quant à son épouse, campée par Yolande Moreau, elle a beau être Déesse, elle n'en est pas moins une pauvre femme au foyer soumise et muette, passionnée par deux choses dans la vie : la broderie et le baseball. Et puis il y a la petite dernière, Ea – jouée par la talentueuse Pili Groyne –, profondément révoltée par les actes de son père. Alors un jour, Ea passe à l'action : elle accède à l'ordinateur de son père et balance les dates de décès à tous les humains. Et quand l'être humain sait quand aura lieu sa mort prochaine, ça fout le bordel. J'aime autant vous dire que vous n'avez pas la même réaction si vous savez qu'il vous reste 50 ans à vivre que 50 jours.

Mais Ea ne s'arrête pas là : elle quitte son foyer misérable et « descend » sur Terre à la recherche de 6 apôtres, dans le but d'écrire un tout nouveau testament et modifier le cours des choses.

Le nouveau Messie a dix ans et c'est une fille. Va y avoir du changement, les gars.

Le nouveau Messie a dix ans et c'est une fille. Va y avoir du changement, les gars.

L’intrigue est nouée. Dès lors que Ea découvre le monde extérieur, les rencontres et les aventures s’enchaînent sans temps mort. Les personnages que l'on rencontre sont peu conventionnels : une jeune femme manchote, un obsédé, un assassin, une femme délaissée, un employé de bureau déprimé et un garçon qui veut devenir une fille. Et pourtant, au-delà de leur caractéristique propre, ils sont hauts en couleurs, permettant ainsi une mise en scène dynamique, sans jamais laisser une seconde d'ennui. On rit, on s'émeut, on compatit, on jubile, on se laisse surprendre jusqu'à la fin. On se laisse balancer entre les musiques propres à chaque personnage, leurs histoires qui nous sont contées, les miracles et les rêves réalisés par Ea... Chaque plan est minutieusement travaillé sans jamais desservir son récit, Jaco Van Dormael sait rendre un plan beau et le justifier. Ce qui rend un résultat onirique et explosif.

Chaque personnage est marginal dans sa façon d'être ou son mode de vie, néanmoins on parvient facilement à s'y attacher et partager leurs émotions : la joie, la tristesse, la peur, la déception, l'amour... En ce sens, Jaco Van Dormael fait preuve d’un profond humanisme, parvenant à exprimer, par des images simples et frontales, des idées très fortes sur l’existence humaine, nous encourageant à vivre pleinement notre vie, à être libre, sans se soucier du reste. Ce brave Jaco pousse par moment un peu loin le fameux « vis-tes-rêves-ne-rêve-pas-ta-vie », mais après tout, pourquoi pas ? Dieu a décidé que la gravité se ferait en un sens unique, qu'on ne pourrait pas respirer sous l'eau, que l'amour ne pouvait pas être réciproque à tous les coups, qu'on ne pouvait pas faire tout ce qu'on voulait à cause de notre sens moral. Et si Ea pouvait changer le monde ?

Catherine Deneuve se soucie tellement pas des autres qu'elle a décidé de vivre une belle relation amoureuse avec un gorille. Trop rebelle.

Catherine Deneuve se soucie tellement pas des autres qu'elle a décidé de vivre une belle relation amoureuse avec un gorille. Trop rebelle.

Et pendant cette escapade, que fait Dieu ? Il est hyper furax. Il part à la recherche de sa fille, bien décidé à lui faire payer cher son acte. Car maintenant que les humains connaissent la date de leur mort, Dieu a perdu toute crédibilité. Il l'explique bien à sa femme : « Tu vois, avant, je les avais à ma botte, ils savaient pas quand ils allaient mourir alors ils filaient droit. Maintenant qu'ils savent la date de leur mort, ils vont tout foutre en l'air, tu comprends ? Ils vont vivre leur vie ! » A son tour, il « descend » sur Terre chercher sa fille. Et à chaque coin de rue, il lui arrive une merde, se fait humilier, cogner, insulter. Si on supposait qu'il pouvait un minimum faire preuve de dignité en tant que Dieu, il ne peut pas faire grand chose sans son ordinateur. Tant et si bien qu'il ne contrôle absolument pas son propre univers, celui qu'il a créé depuis son clavier. Et bien qu'il répète à qui veut bien l'entendre « Je suis Dieu ! », les humains ne l'entendent pas de cette oreille. Voilà une image peu flatteuse à laquelle on s'expose. C'est le seul personnage auquel il nous est impossible de s'y attacher. On le hait depuis notre fauteuil. Si bien qu'à chaque problème auquel il est confronté, on jubile. Que dis-je, on jouit ! Après tout, retour à l'envoyeur ! Et dire qu'il est censé avoir créé l'homme à son image... Voilà l'enjeu fondamental du film : les êtres-humains ont dépassé le Maître.

« Je te préviens, le dîner a intérêt à être prêt quand je rentre ! »

« Je te préviens, le dîner a intérêt à être prêt quand je rentre ! »

Le scénario est tellement bien porté que la fin se révèle être légèrement prévisible : on a le droit à un Happy end coloré sous acide... Mais pour être honnête, j'ai réellement savouré cette fin. J'avais envie que ça se finisse bien parce que tous les personnages qui accompagnent Ea sont attachants, parce que Dieu est définitivement un gros connard qui mérite de finir au trou, parce qu'on a envie de voir à quoi pourrait ressembler un monde vraiment parfait. Jaco ne pouvait pas mal terminer le film : nous serions revenu à la case départ, et ça aurait trop ressemblé à la réalité. Et ce n'est pas le propos ici.

Contrairement à ce qu'on pourrait croire, le sujet du film n'est pas la religion mais plutôt l’omniprésence de cette dernière à travers le genre humain. Mieux : il nous dresse un portrait de l'humanité et tous ses paradoxes qui le rendent si imparfait : la haine, l'amour, son empathie, sa misanthropie... Bref, une sorte d'hymne à la vie faussement naïf. Il nous présente une vision optimiste, mais avec prudence. Pouvons-nous oser espérer un monde meilleur ? Est-ce qu'il peut réellement exister ?

Il n'est pas certain que ce film vous convainc. Jaco a une patte bien à lui, on aime ou on déteste. Le Tout Nouveau Testament est un bon investissement pour vous si vous aimez son casting et le cinéma bruxellois, si l'univers vous inspire, si le message du film vous fait écho.

 

 

Clémentine Samara

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Published by Le Kamikaze de l'écran - dans Cinéma
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